Réveillée de bonne heure, je profite de ma tranquillité pour me préparer avant le réveil des hommes. Dans le salon, Mohamed et…peut-être Brahim dorment. En fait, je vois trois « sacs à viande » sur les banquettes. Mourad dort encore lui aussi. J’arpente les lieux sur la pointe des pieds. Je sais que si je les réveille, ils vont se trouver gênés. Il y a une extrême pudeur et lorsque je suis à la maison, ils partent pour me laisser en toute quiétude. Prête pour « partir », habillée et déjà coiffée de mon chèche, je réveille Mourad car cette fois il est plus de neuf heures. Grignoter un morceau « pour la route » avant de déjeuner à la boutique. Je l’apprécie bien cette boutique et j’aimerais participer plus aux ventes. J’assiste déjà à ces «représentations », tout en exhibant sans le vouloir les bijoux que je porte. Ces déballages de tapis et autres marchandises sont une véritable mise en scène …
Nous partons à pied car cette fois, je n’ai envie de prendre le taxi. Je préfère traverser ces quartiers très populaires et poussiéreux à pied. Pourtant le vent se lève déjà très fortement et sur le chemin nous fermons hermétiquement les chèches ne laissant que les yeux apparaître. Et ça monte, ça descend…chemins cahoteux, routes au goudron rare. Vingt minutes dans le vent à bonne vitesse avant d’arriver dans la rue commerçante. Mourad me dit : « J’aime les gazelles qui marchent vite »... Ce à quoi je réponds :
«Il n’y a qu’ici que je marche vite ! »
Il est bien dur pourtant ce climat, et ferait vieillir très vite ma peau. Fera peut-être, car oui, j’apprécie cette petite ville très simple qui va figurer dans la liste des lieux que j’aime dans ce pays et où je pourrais me « poser » un jour...
Cette nuit, je m’étais réveillée pour m’enduire le corps de lait. La peau fait mal, elle tire et souffre, mais l'eau d'une douche, d'un hammam ou l’application du lait local de rose ou d’argan, remédie à ce souci.
Nous arrivons à la boutique où Mohamed a préparé un thé.
Il reste à aller acheter des crêpes qui sont consommées à toutes heures… elles sont neutres, salées ou pimentées, en tout cas toujours savoureuses.
Dans cette échoppe banale pourtant, il y a des très belles pièces anciennes : théières, morceaux de portes en vieux bois clouté, bijoux, masques, tapis etc… Depuis ma première entrée dans cet endroit, j’ai repéré un masque en ébène au décor multicolore de perles…il est dans ma tête et n’en sors pas… masque africain ? touareg ? D’après Mourad c’est un masque touareg, une pièce de bonne valeur. Je pense que c'est peut-être un masque africain, mais je ne suis pas spécialiste.
Je suis habillée comme les femmes de la Vallée du Drâa. Cela signifie que je porte comme jupe le grand foulard noir traditionnel orné de petits motifs aux couleurs vives. Il est noué autour de ma taille et le chèche noir me donne une sensation de douceur avec tout ce vent et le soleil dont je veux profiter, il est parfaitement adapté. Les rayons du soleil hâlent mon visage et mes bras. Je demande à Mourad s’il est gênant par rapport aux passants, que je dévoile mon décolleté. Il me répond que non. Le vent est maintenant léger. Mourad et moi sommes assis dehors, ma main dans la sienne. Que faire ?
Il est séduisant. Beaucoup.
Il m’a raconté qu’un couple de français était venu à la boutique et que la femme devant son mari lui avait dit : « vous êtes beau… ». Sa réponse : « Madame, vous parlez comme ça devant votre mari ? Et la femme : « nous sommes libres en Europe »…
Le soir, elle serait revenue seule et lui aurait demandé de coucher avec lui. La réponse de Mourad : « Madame, vous êtes une femme mariée, je ne me coucherais pas avec vous »…
Pourquoi me raconte-il cela ? Je vois bien que qu’ils sont des « proies » et que tôt ou tard, ils vont en profiter.
Je lui explique mon point de vue.
« Si tu fais cela, tu te comportes comme un prostitué. »
« Ne le fais jamais » ou alors tu sais ce que tu seras…est-ce que c’est cela que tu souhaites pour ton avenir ? »
La discussion est close. Cet après-midi, il y aura beaucoup de visites.
Les touristes français…
Mes compatriotes, ou futurs ex-compatriotes, bermudas ou shorts et casquettes déambulent à la recherche d’un souvenir à zéro dirham. Là, ils remercieraient le Maroc entier. Ils sont radins, indécemment vêtus. Mourad me dit : « C’est normal, ce sont les touristes. C’est grâce à eux que l’on mange ». Certains sont souriants, curieux de voir toutes ces merveilles, mais méfiants malgré que je leur parle en français : « Ne vous inquiétez pas, nous n’allons pas vous faire acheter toute la boutique ! ». Ils demandent surtout des informations sur les parcours et la manière la plus facile pour les faire lorsqu’ils n’ont pas une organisation prévue.
Un homme demande à Mourad un chargeur pour son portable. Oui, les touristes rechargent aussi leur téléphone dans les boutiques.
« Sylvie, tu as ton chargeur de portable ? » ; Moi, machinalement : « Non, il est resté à la maison »…
Les femmes me regardent, comprenant mal ou trop bien : ma tenue, ma réponse... Bref, les visages se ferment et les hommes ont un petit sourire en coin. J’imagine les pensées : Cette française est-elle l’épouse de l’homme bleu ? n’est-elle qu’une « petite amie ? ». « Dans ces tribus, cela existe t-il sans le mariage ?…J’imagine le venin qu’elles n’osent cracher. Et puis, il y a de l’envie, alimentée par le fantasme : je vis ce qu’elles ne vivront jamais.
Je m’amuse vraiment : un inouï plaisir à remuer les esprits et provoquer. Je représente ce que ces hommes craignent, car leur inconscient les emmène vers ces idées toutes faites sur les femmes acculturées. Ils pourraient plus être à la hauteur. Pourquoi suis-je là ? De l’autre côté avec les indigènes. Leur sourire est un sourire entendu. Le mien est de même. Ils ne m’auront pas parlé. Je suis déjà une étrangère…
Ils m’appellent Lalla….
Lalla, c’est Madame, celle que l’on respecte, que l’on apprécie. Un petit nom tendre aussi, un prénom. J’aime... Mourad, Mohamed, Brahim… d’une voix douce toujours. Tant de bonheur. Je n’ai jamais connu cela de ma vie, si vite. N'est-pas pas faux ? Intéressé ? Oui, le vais le comprendre bien vite.
Ils ne connaissent encore rien de moi sauf que je travaille dans une bibliothèque et que je pourrais quitter cette vie fatigante.
Plus tard, je leur parlerai de la solitude imposée en occident, des liens ténus qui disparaissent car le temps manque et la lassitude s’installe. Ils savent. Oui, des femmes occidentales se sont installées ici….
Ce soir, après cette journée pas de tout repos, je propose à Mourad d’aller manger dans un petit restaurant.
Un agréable et authentique moment dans un établissement genre restauration rapide locale avec des gens simples et les mendiants toujours, que l’on nourrit aussi et qui peuvent s’asseoir là. La télévision hurle. Je donne la moitié de mon poulet à mon voisin. Les portions sont énormes lorsque l’on paie. Tout le monde mange un peu dans ce pays. Le partage est une obligation coranique qui devient un mode de vie. Heureusement.
Nous sommes de retour à la « Kasbah ». Brahim et Mohamed sont avec des amis. A notre arrivée Brahim me dit : « Excuse-nous Lalla… puis ils se lèvent pour quitter les lieux.
Moi : « Brahim, tu es chez toi ».
Ce soir, l’eau chaude ne fera pas partie du programme. L’eau de la douche sera froide car il n’y a plus de gaz.
Mourad et moi parlons tranquillement. Il me demande de tout lui apprendre de l’amour….Il veut passer une étape. Que croire ? Ses yeux étonnés et désireux me laissent à penser qu’en tout cas, il n’a jamais vécu avec une femme malgré des trente ans, dans une des maisons familiales. Mais des aventures, oui sans doute avec des étrangères, à priori, le seul moyen dans un pays à la culture traditionnelle de connaître la vie de couple sans se marier,même quelques jours. Cela est bien dur à vivre pour eux…. Cela me laisse une sensation de malaise. Tout comme les étrangères en voyage, eux-même sont des proies pour celles à la recherche d'exotisme... Comme ils n'ont pas les moyens de se marier (la dote exigée), ils procèdent ainsi depuis l'avènement du tourisme.
Chacun y trouve t-il son compte : je ne le crois pas, sauf dans l'éphémère. L'analyse est un peu triste.
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